
Être comédien, ici on le peut?
Publié à 6h00 le samedi 19 décembre 2009


Être comédien, à la télévision et dans les publicités, ici on le peut? Pas vraiment en fait si on se fie au malaise général qui se dégage du secteur. Manque de travail pour les comédiens, inefficacité des regroupements professionnels, restrictions budgétaires des producteurs, absence de soutien gouvernemental et cachets souvent bien insuffisants pour survivre; la présence de comédiens et d'acteurs professionnels d'ici à la télévision est bien minime.
bien des niveaux, un cercle vicieux s'est créé en ce qui concerne l'offre et la demande pour les acteurs de la télévision et plusieurs s'interrogent à savoir si la profession a un avenir au Nouveau-Brunswick.
Avec les chaînes de télévision qui se multiplient et les nouvelles plateformes web qui incluent des vidéos, on pourrait croire que les comédiens professionnels ont plus d'opportunités de travail que jamais à la télévision et dans les campagnes de publicité. Pourtant, plusieurs acteurs de la province, tant anglophones que francophones, vivent sous le seuil de la pauvreté et peinent à trouver du travail. Selon les dernières données de Statistique Canada, le revenu annuel moyen des comédiens et acteurs dans les provinces atlantiques était de 8 841 $ en 2005.
Évidemment, en période de récession économique, plusieurs entreprises ont coupé énormément dans leur budget de marketing, limitant ainsi les possibilités pour les comédiens d'arrondir leurs fins de mois en tournant quelques publicités.
C'est là que le cercle vicieux commence. Puisque le Nouveau-Brunswick est un petit marché, il y a peu de productions télévisuelles qui se font ici. Il y a donc moins de travail et moins de comédiens. Puisqu'ils sont peu, les producteurs ont moins de choix lorsqu'ils doivent trouver un comédien. Et la roue tourne ainsi au désavantage des artistes.
Même le gouvernement préfère souvent embaucher des «personnes ordinaires» afin de combler les rôles dans ses campagnes de sensibilisation et de communication. La preuve? Vous rappelez-vous la dernière campagne du ministère de l'Immigration où on pouvait voir des images de familles immigrantes qui ici, peuvent être? Où avez-vous eu la chance de visionner la vidéo d'information sur la grippe A (H1N1) du ministère de la Santé où une infirmière informe des patients, tout en lisant de façon évidente un téléscripteur?
De plus en plus de comédiens se questionnent sur le rôle du gouvernement dans l'embauche des comédiens professionnels. Le comédien Robert Gauvin estime que parmi tous les employeurs de la province qui embauchent des comédiens, le gouvernement devrait montrer l'exemple et appuyer les artistes de la province.
«Il y a beaucoup d'acteurs au Nouveau-Brunswick. On est là, mais on ne se fait pas appeler. Le pire, quand ils n'embauchent pas des professionnels, ça paraît au niveau de la qualité», remarque-t-il.
Le directeur du marketing de Communications Nouveau-Brunswick, Mark Wies, explique que son département ne produit pas lui-même les publicités du gouvernement, mais procède plutôt par appel d'offres aux producteurs, dont le meilleur concept, mais surtout celui à meilleur prix, aura le contrat de publicité.
«Nous suivons la procédure d'appel d'offres du ministère de l'Approvisionnement et des Services. Le gouvernement n'est pas impliqué directement dans l'embauche des acteurs, cela passe par les compagnies de production et nous nous fions aux normes et aux critères de l'industrie», mentionne le directeur.
De plus, il n'existe pas de politique ou de directive qui incite les ministères à embaucher un professionnel. Le ministre du Mieux-être, de la Culture et du Sport, Hédard Albert, explique que la seule restriction est d'embaucher quelqu'un du Nouveau-Brunswick.
«Chaque ministère est responsable de ses propres politiques. Comme tous les gens du Nouveau-Brunswick, on voudrait que ce soit nos professionnels qui soient dans nos publicités, mais des fois ce n'est pas possible et notre priorité dans nos messages de sensibilisation est de montrer des gens du Nouveau-Brunswick.»
Pourtant, ailleurs au pays, certaines juridictions assument un rôle accru dans le soutien aux artistes professionnels. Au Québec, une Loi sur le statut professionnel des artistes existe depuis 1987. En 2002, c'était au tour de la Saskatchewan d'adopter une loi semblable. Dans les prochaines semaines, le gouvernement du Nouveau-Brunswick mettra sur pied un comité qui se penchera sur la question du statut de l'artiste.
«Il appartient au gouvernement de statuer, de déterminer les normes et les termes pour les traiter avec un statut professionnel», estime le président du Conseil des arts du Nouveau-Brunswick Benoît Duguay.
La comédienne Amélie Gosselin, qui travaille dans le milieu depuis 15 ans, déplore aussi la tendance depuis cinq ou six ans du gouvernement d'établir des concepts où les rôles des publicités à la télévision sont muets.
«Ils mettent ensuite ce qu'on appelle un «voice-over» en français et en anglais. Mais les gens qu'on voit ne sont pas des professionnels la plupart du temps. Ils les ont probablement payé quelque chose comme 125 $ pour la publicité et les gens sont contents de juste se voir à la télévision. Mais au bout du compte, le gouvernement ne sauvera pas beaucoup d'argent, car ça prend plus de temps de tournage de diriger ces non-professionnels et ça prend plus de temps au montage. Nous on est des professionnels, on a étudié pour faire ça», dénonce-t-elle.
L'agence Atlantic Talent de Halifax représente de nombreux acteurs de la province. L'agente Gloria Williams note qu'en Nouvelle-Écosse aussi les contrats du gouvernement stipulent souvent la nécessité d'embaucher une personne membre de l'Alliance of Canadian Cinema, Television and Radio Artists (ACTRA), le pendant anglophone de l'UDA et principal syndicat d'artistes au Canada. Et est-ce qu'il émane de telles demandes du côté du Nouveau-Brunswick?
«Au Nouveau-Brunswick? Pas tellement, note Mme Williams qui possède plus de 20 ans d'expérience dans le métier. Le gouvernement de la Nouvelle-Écosse a une entente avec l'ACTRA et reconnaît le syndicat. Nous avons souvent des demandes, que ce soit pour le gouvernement ou non, pour des acteurs du Nouveau-Brunswick et souvent on spécifie qu'il serait préférable d'avoir des acteurs qui ne sont pas syndiqués. Si on ne trouve personne d'autre qu'un acteur syndiqué ACTRA, c'est correct aussi, mais étant donné que les acteurs non syndiqués ont un cachet moins important, les producteurs préfèrent souvent les embaucher.»
Cette tendance a été confirmée par deux producteurs de la province qui font affaire avec le gouvernement, mais qui ont demandé à conserver l'anonymat de peur de froisser leur client.
Mais est-ce que ça vaut la peine de mettre à la télévision des «personnes ordinaires» pour faire passer un message publicitaire?
«Ce concept-là m'exaspère, constate Gloria Williams. Ils veulent que ça fasse plus vrai, ils pensent que le public va s'identifier davantage à une «personne normale». Mais c'est quoi un acteur? Les comédiens n'ont pas deux têtes, ils peuvent jouer le rôle d'une «personne normale» et faire passer un message. C'est un mauvais argument, on sait bien que la question du salaire d'un professionnel est en jeu. Le pire c'est que ça déteint sur la qualité du produit final.»
Le producteur et comédien André Roy reste ambivalent sur la question.
«C'est certain que comme comédien, je voudrais voir davantage de professionnels dans les publicités faites ici au Nouveau-Brunswick. En tant que producteur, je comprends la réalité du marché. Mais c'est vrai, il existe un malaise autour de cette question-là», explique-t-il. La directrice générale de l'Association acadienne des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick (AAAPNB), Carmen Gibbs, estime elle aussi que le gouvernement doit jouer un rôle pour soutenir les artistes. «Dans une production où le gouvernement du Nouveau-Brunswick met de l'argent, il devrait y avoir une politique bien claire sur la façon dont on traite les artistes d'ici. Il me semble que c'est juste le gros bon sens.»
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