
Irak: le grand retour d'Ahmed Chalabi
Publié à 10h15 le lundi 1er mars 2010

BAGDAD - Les élections législatives de dimanche en Irak marquent le grand retour d'Ahmed Chalabi, artisan de la chute de Saddam Hussein et un temps considéré par Washington comme son successeur idéal. Mais l'unité nationale ne fait plus recette et c'est son appartenance chiite qu'il met en avant dans sa campagne.
Il est ainsi l'un des dirigeants du comité qui a interdit à près de 500 candidats sunnites de se présenter au scrutin du 7 mars, en les accusant de liens avec l'ancien parti Baas de Saddam Hussein, qui opprimait la majorité chiite. L'affaire fait enrager la minorité sunnite et met en péril la fragile réconciliation nationale qu'espéraient les Etats-Unis après des années de violences religieuses.
"Le peuple irakien a chassé Saddam mais maintenant le parti Baas essaie de revenir dans l'arène politique, malgré les dispositions de la Constitution qui interdisent ce parti", a-t-il lancé dimanche devant une foule de 200 chefs tribaux et autres partisans chiites rassemblés dans le nord de Bagdad.
A 65 ans, Ahmed Chalabi se présente au nom de l'Alliance nationale irakienne (ANI), coalition regroupant le mouvement anti-américain de l'imam chiite radical Moqtada al-Sadr, soutenu par l'Iran, et le Conseil suprême islamique d'Irak (CSII).
Il pourrait apparaître comme le candidat de compromis au poste de Premier ministre si l'Alliance remportait la majorité des 325 sièges au Parlement. Ce ne serait pas le choix le plus évident mais sa capacité à rallier d'autres groupes pour former un gouvernement de coalition pourrait séduire les sadristes.
L'ancien banquier en exil pendant des décennies s'est récemment appliqué à se rapprocher des Irakiens ordinaires, s'adressant en particulier aux sympathisants de l'imam Al-Sadr, ces chiites le plus souvent pauvres qui représentent la plus grande partie des habitants de Bagdad et du sud de l'Irak.
Il est régulièrement apparu en public lors des grandes occasions chiites. On a pu le voir en tenue de deuil noire aux cérémonies marquant le martyr de l'imam Hussein, dont la mort en 680 est considérée comme l'événement fondateur du chiisme.
Il a d'ailleurs commencé son discours de campagne dimanche par une expression plus souvent employée par les imams chiites que par des hommes politiques issus des écoles de commerce américaines: "Prions pour Mahomet et la famille de Mahomet", a-t-il dit à l'assistance, qui s'est mise à réciter la prière à voix haute.
Rôdé à la politique, Ahmed Chalabi a ensuite abordé des thèmes traditionnels, promettant du travail, des logements à prix abordable, une meilleure éducation, la lutte contre la corruption et la transparence au gouvernement. Il s'est logiquement attardé sur l'une des demandes phares des électeurs chiites: la réintégration des fonctionnaires qui avaient perdu leur poste sous Saddam Hussein parce qu'ils étaient chiites ou considérés comme des opposants.
"C'est un vieux renard. Il ne pense qu'à sa gloire personnelle", estime Kazim al-Muqdadai, politologue à l'Université de Bagdad.
L'homme politique d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec l'Ahmed Chalabi dont les informations sur le présumé arsenal de destruction massive avaient contribué à l'invasion de l'Irak par la coalition conduite par les Etats-Unis en mars 2003.
A l'époque, ses alliés au Pentagone voyaient en lui le possible successeur du dictateur déchu et il était l'un des invités de George W. Bush à son discours sur l'état de l'Union en 2004. Mais la chasse aux armes de destruction massive n'a rien donné et l'étoile d'Ahmed Chalabi a pâli.
Quand les Américains ont mis fin officiellement à l'occupation de l'Irak en juin 2004, c'est à son rival chiite Ayad Allaoui qu'ils ont confié le poste de Premier ministre, avant d'accuser M. Chalabi la même année d'avoir fourni des secrets militaires américains à Téhéran. Encore la semaine dernière, le général Raymond Odierno, commandant des forces américaines en Irak, l'accusait d'être "influencé par l'Iran".
Tombé en disgrâce auprès des Américains, Ahmed Chalabi a aussi mangé son pain noir en Irak, après un bref passage au gouvernement. Considéré comme l'un de ces exilés ignorants des réalités de la population parce qu'il avait surtout vécu aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne depuis les années 1950, il a entamé sa traversée du désert après une humiliante défaite aux premières élections législatives post-Saddam Hussein en décembre 2005. Le scrutin de dimanche pourrait lui donner une nouvelle chance.
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